A la pointe du siècle

A La Pointe du Siècle
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Journal imaginaire et humoristique
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Le numéro est le complément de «Au Temps du XIXème» |
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Contenant des articles sur la mode la plus élégante, les beaux-arts, la musique, la danse, les nouvelles, les chroniques, le théâtre, les spectacles, la littérature du 19ème siècle. |
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Nouvelles de ma province
Mon voyage à Vichy par la Baronne de X…
«Les casinos de villes d’eau, de bains de mer, sont plus ou moins bien fréquentés et, malgré une rigoureuse surveillance, il s’y glisse toujours des personnalités douteuses. Les femmes sont vite reconnues, mais les hommes sont moins susceptibles d’indiquer aussi franchement leur situation; il y a donc lieu d’être prudent et de ne se lier qu’avec des personnes ayant des répondants connus, les présentant.»
Voici ce que rapporte mon Amie la Baronne Staffe dans son «Petit précis du savoir-vivre» qui me sert de livre de chevet.
Afin de mieux me rendre compte, je décidais d’en juger par moi-même et de partir une fois encore à Vichy. Quelle aventure, mes amis, quelle aventure!
Au lieu de trouver un petit paradis serein, je fus littéralement happée par une foule qui débarquait de tous les coins de France. Comme il y a trois ans, puis comme l’an passé, je vis passer, derrière une clique de musiciens, un véritable défilé de toilettes aussi avantageuses que gracieuses. Je pus voir des militaires à pantalons couleur garance, puis un grand gaillard avenant venu du Midi à ce qu’il paraît, en uniforme de lancier avec son casque carré, tout à fait splendide. Je vis aussi l’ambassadeur de la Confédération helvétique en grande tenue, beaucoup de Messieurs en redingote et presque toutes les Dames en tenue de sortie. Ceci est d’autant plus remarquable que les deux années précédentes, certaines gracieuses personnes étaient parvenues à se faufiler en tenues de bal aux grands décolletés parfaitement inconvenants, sans parler des hommes qui portaient l’habit à queue de pie réservé aux soirées mondaines!
Mais la mode aurait-elle changé? J’ai pu voir à Vichy cette année, il faut bien l’avouer un peu moins souvent que les années précédentes, soit d’immenses chapeaux plats qui ne sont de mise qu’à la campagne – mais Vichy est maintenant et depuis longtemps une grande ville - soit de ridicules tout petits chapeaux perchés sur le haut de la tête que certains à Paris nomment «galurins» ou même «galures», ce qui ne s’est plus fait depuis longtemps. Les très grands cachent le visage et les petits ressemblent à des canotiers que l’on vit au XVIIème siècle et que l’on verra sans doute bientôt pour aller à la pêche au bord de la Marne ou de l’Oise. A Vichy, l’eau de source aurait-elle jailli trop fort pour qu’un tel raz de marée produise ces ravages dévastateurs? Pourtant, il semble que l’eau ici se consomme au verre!
Il faut le dire: la mode est pour le moment aux chapeaux qui entourent le visage et qui tiennent par une passe de ruban du meilleur effet; tout le monde raffiné sait cela
Je me suis régalée en voyant disparaître peu à peu ces ombrelles horriblement chinoises des deux dernières années que l’on dit venir de Taiwan. (Je ne sais d’ailleurs pas où se trouve ce pays trop lointain pour moi). Il en reste encore un peu, mais, en revanche, j’ai pu admirer beaucoup de jolies ombrelles, longues ou courtes et même ayant des manches pliants comme il est aujourd’hui de rigueur à Paris, sous l’Empereur Napoléon III.
J’ai suivi le cortège jusqu’au Parc central où j’ai pu applaudir un quadrille français gigantesque et fort bien réglé.
M’approchant des premiers rangs, j’ai pu voir une troupe de militaires et de civils monter les marches, puis l’empereur et l’impératrice descendre de leur voiture et accéder au perron supérieur. Tous les Messieurs présents saluèrent en ôtant leurs chapeaux haut de forme et s’inclinant tandis que les Dames faisaient la révérence. La musique militaire entonna des marches connues, puis le couple impérial entreprit une polka d’allure sautillante suivie d’une valse viennoise.
… / …
Je m’en fus prendre une tasse de thé, quelques pastilles qui sont vendues ici et après quelques emplettes, je m’en retournais chez moi pour me vêtir pour le bal, car il y avait grand bal au Casino.
Quelle belle soirée! Que de belles robes… quelques-unes un peu trop clinquantes à mon goût, mais dans l’ensemble d’une belle tenue. Un orchestre de valeur, un programme haut en couleur, un délice de danses qui dura jusque tard dans la nuit. Les hommes avaient revêtu leurs fracs et leurs souliers brillants. L’empereur et l’impératrice ouvrirent le bal par une présentation complète des couples présents. L’ambassadeur de Suisse et Madame étaient là, le lancier marseillais aussi ainsi que les officiers de haut rang. Je tâcherai de faire que le Baron s’inscrive dans l’une de ces fonctions qui font appel à de si beaux hommes dans de si beaux habits!
Tout ceci n’était que prétexte pour moi, car il me fallait bien «prendre les eaux»! Mais à quel saint se vouer?
Le texte du Dictionnaire minéralogique et hydrologique de France me déconcerte:
«Il est inutile ici de combattre le ridicule préjugé de ceux qui prétendent qu’il faut prendre les eaux durant un nombre impair de jours. Tel a besoin de les prendre un jour seulement, comme s’il ne les prend que pour se purger, tel autre les doit prendre quatre, six, huit jours de suite, il y en a qui doivent en prendre des mois entiers en mettant dans l’entre-deux quelques jours d’intervalle; il n’y a point sur cela de règle générale, c’est au Médecin qui les ordonne d’en prescrire le temps, la dose, la manière…»
N’ayant, à vrai dire, aucunement besoin de ces eaux-là, je suis remontée jusqu’à Paris, heureuse et fière d’avoir vue de telles beautés!
Correspondante: la Baronne de X…


Numéro spécial - Publié par nos soins

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